Posted by: liblanc | November 15, 2008

Aux portes du Mustang

La route vers Jomsom

La route vers Jomsom

Le Mustang, ce royaume mythique de l’Himalaya. Long couloir suivant la vallée de la Kali Gandaki jusqu’aux contreforts du Tibet, ce pays dans un pays n’est accessible qu’aux aventuriers et à ceux qui veulent bien débourser les quelques centaines d’euros pour le permis spécial nécessaire à l’exploration de ce territoire. Mais pour les trekkeurs au budget plus modeste et les aventuriers du dimanche, il est possible de se rendre jusqu’aux ‘villes’ de Jomsom et Muktinath et ainsi d’avoir un aperçu de ce que les paysages du Mustang peuvent être. Ces deux étapes bien connues du grand tour des Annapurnas étaient notre objectif pour terminer ce trek en beauté.

Mes compagnons ayant payé pour un total de quatorze jours avec leurs guides respectifs, nous avions élaboré un plan: marcher jusqu’à Jomsom, payer pour un transport en jeep jusqu’à Muktinath, redescendre à Jomsom à pied le jour suivant et enfin revenir à Pokhara par avion. Et oui, le vent de modernité souffle aussi dans les vallées du Népal et Jomsom, petite ville sans grand intérêt, s’est dotée au fil des ans d’un aéroport, de restaurants, boulangeries, lodges et tout ce dont les randonneurs peuvent avoir besoin. Historiquement carrefour de caravanes, aujourd’hui Jomsom est devenu un carrefour de tourisme.

Mais avant de gagner Jomson, il fallait marcher, marcher, et encore marcher. Après s’être reposé à l’aube dans les eaux thermales de Tatopani, nous avions entrepris notre trek commun, tous les cinq, la Compagnie de l’Annapurna. Le paysage commençait alors à changer. Tout d’abord, nous suivions désormais une route. Elle n’était pas goudronnée ni même complète mais cet effort constant du gouvernement népalais pour vaincre les éléments nous laissait songeurs. Comment peut-on vouloir entreprendre un tel projet dans un des endroits les plus reculés d’un pays qui possède des montagnes actives (ie. qui continuent de s’élever), qui est régulièrement secoué par des tremblements de terre et qui enfin subit trois mois de mousson par an? Ce projet semblait voué à l’échec dès le départ mais il n’en reste pas moins qu’une route permet désormais aux jeeps de rejoindre Jomsom depuis Tatopani. Ou plutôt devrais-je dire ‘permettait’ car à environ une heure de marche de Tatopani, un glissement de terrain a récemment brisé la voie. Pour franchir cet obstacle, il n’existe plus qu’une solution: la marche. Il faut en effet grimper sur des rochers instables, au dessus d’une

Game Over Pass
Game Over Pass

gorge d’une vingtaine de mètres de profondeur au fond de la laquelle les eaux de la Kali Gandaki se déchaînent. Tout cela pourrait encore être amusant si ce n’était de la légion de porteurs qui tentent de passer à tout prix, peu importe s’il y a la place nécessaire ou non. Je me suis donc retrouvé collé à la falaise, tentant de maintenir mon équilibre tant bien que mal, alors que les porteurs se servaient de mes jambes et de mon bâton de marche comme appuis. Mon coeur battait à un rythme effréné et je priais pour que mon genou gauche ne faiblisse pas au mauvais moment. Un seul pas de travers, une seule erreur de jugement et c’était une mort assurée, mon cadavre emporté par les eaux noires de la rivière. Cet endroit terrifiant, nous l’avons surnommé avec un certain humour le ‘Game Over Pass’.

Cette journée fut sans doute la plus longue de tout le trek. Au total, nous avons marché près de huit heures pour rejoindre l’étape suivante, Kalopani (‘eau noire’). En un seul jour, nous avions regagné le seuil des 2500m d’altitude (depuis les 1100m de Tatopani). Les corps étaient fatigués mais la volonté d’aller jusqu’au bout restait imperturbable. Les qualités nécessaires à un trekking sont l’endurance et la volonté. Avec mes compagnons, nous ne manquions d’aucune des deux. Partis des hauteurs de Ghorepani, nous étions descendus facilement au creux de la vallée, à Tatopani, mais maintenant il ne s’agissait plus que de monter vers le Mustang. Ce parcours nous offrait de nouveaux spectacles: d’un environnement pastoral de villages népalais, nous passions dans un type de paysage plus sauvage, avec des forêts de pins et un lit de rivière incroyablement large. À peu de choses près, il aurait été possible de se croire en Alaska ou même dans l’Ouest nord-américain. Les sommets de la chaîne du Dhaulagiri, dont le plus haut pic fait aussi partie du club des quatorze sommets de plus de 8000m, remplaçaient ceux de l’Annapurna à l’horizon. Nous approchions de la Vallée des pommes qui s’étend de Marpha jusqu’à Kagbeni.

Dans cette vallée, les terres baignées par les eaux et couvertes des alluvions de la Kali Gandaki sont particulièrement fertiles. Le climat y est aussi propice à la culture des fruits comme la pomme et l’abricot. D’ailleurs, on surnomme cette partie du trek la ‘Apple pie trail’ tellement les tartes aux pommes et autres crumbles y sont délicieux. C’est un plaisir d’acheter de belles pommes aux vieilles dames le long de la route et les morceaux de pommes séchées sont une aide précieuse en énergie au cour du trek. Plus intéressant encore, il est possible de boire un très bon ‘apple brandy’ distillé sur place ce qui nous a valu une soirée bien animée avec les guides locaux.

Quand enfin nous avons gagné Marpha, charmant village de pierre blanche, nous étions déjà dans un des environnements naturels les plus inhospitaliers que j’ai connus. Le vent froid est constant, la poussière omniprésente. Mis à part les terres adjacentes au lit de la rivière, tout n’est que sable et rocaille. Les nuits sont glaciales et pourtant l’altitude ne dépasse pas encore les 3000m. J’étais admiratif face à l’entêtement des populations locales à vouloir s’établir en ce lieu.

Depuis Marpha, il était facile de rejoindre Jomsom. Tout n’était plus alors que de trouver une jeep pour la montée jusqu’à Muktinath. Nos guides, Kamal et Shiva, ne seraient pas de la partie car il était plus simple pour eux (et moins coûteux pour Driess et Herrta) de les laisser rentrer à Pokhara par la route. La Compagnie de l’Annapurna n’avait plus que trois membres!

Lors d’un voyage autour du monde comme le mien, il arrive souvent que l’on veuille essayer des choses qui auparavant nous semblaient insensées. S’asseoir sur le toit d’une vieille jeep en mouvement pour contempler les paysages du Mustang en est un bon exemple. Il n’était en effet pas question pour nous de rester enfermés dans une cage d’acier alors que la place des dieux étaient bel et bien sur le toit. C’est une expérience exaltante que de circuler à trois mètres au-dessus de la route (et quelques centaines au dessus de la rivière!), assis sur son sac à dos, et de contempler un des paysages les plus fascinants au monde. Cela ne rassurerait certainement pas nos mères ou nos proches amis, mais monter ainsi la route cahoteuse jusqu’à Muktinath après dix jours de marche était tout simplement sublime. Perchés sur notre jeep, la vue était fantastique et le danger n’importait guère.

Muktinath, ville du far-west
Muktinath, ville du far-west

Muktinath est par contre un bien drôle d’endroit. Moins typique que Marpha et moins fréquenté que Jomsom, c’est un village qui rappelle la ruée vers l’or et le far-west. Tout y est poussiéreux et stérile. Premier havre de repos après la longue descente du col du Thorong La pour ceux qui suivent le trek complet des Annapurnas, le village n’est vraiment connu que parce qu’il possède un bon nombre de temples et un site sacré. Lors de notre visite de ce site, nous avons discuté un peu avec les saddhus à l’entrée pour en savoir plus sur leur vie, d’où ils provenaient et surtout ce qu’il aimaient fumer. La meilleure technique pour converser avec ces hommes de foi reste encore de leur préparer un bon vieux chillum.

Je ne peux pas dire que Muktinath nous ait déçus, loin de là. Le village n’est peut-être pas très joli et l’hôtel Bob Marley en son centre en dit long sur son authenticité mais au final, c’était un sentiment de complétude que nous recherchions. Nous voulions avoir l’impression que notre périple avait atteint son paroxysme, qu’il n’était plus possible d’aller plus loin. Le col de Thorong La est une sérieuse barrière avec son altitude de 5400m et il n’était pas question pour nous de le tenter d’ouest en est, selon le sens le plus difficile. Muktinath était le point culminant d’une longue ascension et d’une belle aventure et c’est avec grand plaisir que nous y avons passé la nuit.

Mais cette aventure n’allait pas se terminer ainsi..

Si la montée de Tatopani à Kalopani avait été la journée la plus longue et difficile du trek, la descente jusqu’à Jomsom était probablement la plus plaisante. Nous avions alors le temps d’admirer une dernière fois ces vallées desséchées et les quelques timides sentiers qui les parcouraient. De toutes les photos que j’ai prises ce jour là, aucune ne peut transmettre l’impression d’immensité qu’imposent les montagnes du Mustang. Pour ressentir cette émotion, il faut aller dans ce pays fabuleux qu’est le Népal, véritable Shangri-la de légende, et marcher là où des générations de sherpas, bhotis, thakalis, gurungs, tamangs et autres tribus ont tracé la voie. Il faut mériter ce spectacle en le parcourant avec son sens de l’humilité, son ouverture d’esprit et sa capacité d’ émerveillement. Ce n’est certes plus le Népal de Maurice Herzog et d’Edmund Hillary mais ce sont les mêmes montagnes, les mêmes trésors. Les montagnes de l’Himalaya, depuis leur naissance dans les plaines du Terai jusqu’à leurs sommets vertigineux à la frontière du Tibet, s’évertuent depuis des millénaires à nous rappeler qu’il faut respecter notre planète et que nous vivons dans un monde magnifique. Pour nous trois, compagnons de marche à travers ces contrées, le message était bien compris.

Panorama de la vallée avant d'arriver à Muktinath
La descente depuis Muktinath

Épilogue:Le retour au bercail

Jomsom possède un petit aéroport et c’est évidemment très pratique pour regagner Pokhara. Par contre, ce que bien peu de brochures touristiques vous diront, c’est que le vent a la fâcheuse tendance à changer de direction dans cette région et qu’il est donc souvent impossible pour les avions de s’y poser. Nous avons donc attendu en vain notre avion vers Pokhara pendant des heures (il n’y avait pas eu de vol lors des trois derniers jours) et, puisque le temps était précieux pour mes amis, nous nous sommes enfin décidés à redescendre vers Pokhara en jeep et en bus, ce qui signifiait aussi un second passage du fameux Game Over Pass, là où la route s’arrêtait.

La jeep, nous connaissions: assis sur le toit comme des seigneurs, la balade serait agréable. Par contre, pour le bus, les choses étaient différentes. En toute logique européenne (ou américaine), on se dit que s’il y a un bus, la route ne doit pas être si terrible que cela et qu’elle sera peut-être même pavée par endroits. Et bien détrompez-vous! La route vers Beni est à peine carrossable, avec des glissements de terrain, des tronçons boueux là où les torrents la croisent, des rochers se détachant des parois et tout ce qui feraient mourir de peur un inspecteur des transports. Plus de trois longues heures (ajoutées aux trois heures de jeep) à être ballotés dans une boîte de sardines qui tanguait dangereusement vers le côté du précipice, le tout avec de la musique indienne à fond. Heureusement, l’image de Shiva et les quelques offrandes sur le tableau de bord nous assurait un périple en toute sécurité.


Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

Categories

%d bloggers like this: