Posted by: liblanc | October 17, 2008

Rien n’est gratuit

Little Buddha dans les rues de Katmandou

Little Buddha dans les rues de Katmandou

Rien n’est jamais gratuit dans ce bas monde.

Un des sentiments les plus désagréables lorsqu’on est un touriste est d’être vu comme un distributeur d’argent. On peut comprendre que l’industrie du tourisme est difficile, que les dernières années d’instabilité politique au Népal ont réduit de beaucoup le nombre de visiteurs. On peut aussi comprendre que bien d’autres avant nous ont fait preuve d’ignorance quant aux prix des choses les plus simples ou l’art de bien les négocier. Comme partout ailleurs en Asie, Katmandou regorge de vendeurs en tout genre et de personnes qui voudraient vous faire visiter la ville, vous amener en trekking, en canyoning ou je ne sais où encore. On s’y fait rapidement, il suffit de savoir dire non.

Suivant les conseils de nombreux guides de voyages et de récits de voyageurs, je me suis laissé convaincre à payer pour les services de guides locaux lors de mes visites de la ville et de ses environs. Un guide qui parle anglais correctement, c’est un contact avec un être humain, quelque chose de bien plus convivial que d’essayer de comprendre ce que l’on voit en parcourant frénétiquement les pages d’un Lonely Planet ou pire, d’un Guide du Routard. Un guide humain, c’est quelques euros pour une expérience bien plus humaine. En plus des explications de base (qui sont bien souvent les mêmes que dans les guides de voyage!), on peut se permettre de poser des questions, tant sur la vie locale que sur les coutumes de l’endroit que l’on visite. Un guide qui vous accompagne, c’est un pas de plus pour découvrir et surtout comprendre ce qui se présente devant vos yeux.

Comme tout service, le travail d’un guide se négocie. Des 400 roupies (4 euros!) payées pour une heure dans le quartier des temples de Katmandou (Durbar Square) jusqu’au 200 roupies pour deux heures de fascination dans les rues de Bakhtapur, ancienne ville népalaise si bien préservée. Avec un peu d’expérience, on peut rapidement se faire une idée de la compétence d’un guide, de son charisme (important) et des tarifs auxquels on doit s’attendre. Mais tout ça ne m’avait pas préparé pour un type de guide bien différent…

J’ai croisé Rahül alors que je déambulais dans les rues de Katmandou, en périphérie du quartier touristique de Thamel. Je voulais me faire une journée tranquille, en visitant des temples mais en utilisant uniquement des transports pas chers (ie. mes pieds!). Lorsqu’il m’a abordé, Rahül m’a rapidement fait comprendre qu’il n’était pas un guide et qu’il ne me demanderait pas d’argent directement. Il marcherait avec moi jusqu’au temple de Swayambhunath sur la colline. Comment pouvais-je dire non? Au fil de notre discussion, j’ai appris que Rahül était originaire de la région du Rajasthan en Inde. J’ai donc sauté sur l’occasion pour pratiquer les quelques pauvres mots d’hindi qui flottent toujours dans mon vocabulaire étranger. J’ai parlé avec lui des dieux hindous, des films de Bollywood et de bien d’autres choses encore. Ceux qui me connaissent comprendront que j’ai toujours une fibre assez forte pour l’Inde et ses traditions. Rahül m’a ensuite amené au temple, nous avons visité ensemble les stupas bouddhistes, contemplé les statues hindou. Il m’a expliqué ce qu’était ce festival qui se tenait lors de notre visite et ainsi de suite. Un après-midi complet en bonne compagnie. Swayambunath est un des temples majeurs autour de Kathmandou et la visite fut particulièrement enrichissante.

Un autre site digne d’intérêt autour de Katmandou est Bodnath, haut-lieu de pèlerinage pour les exilés tibétains. On y trouve une immense stupa, temple bouddhiste à la forme particulière. Grâce à Rahül, j’ai pu faire l’expérience des transports en commun de Katmandou, les safas, ces micros-bus à trois roues qui sont toujours bondés. J’étais très content de pouvoir sortir enfin de la facilité des taxis et des autres transports dits ‘de touristes’. Nous sommes arrivés à Bodnath et avons pu faire le tour du stupa. C’est à ce moment que j’ai eu un doute sur les intentions de mon nouvel ami: il s’est empressé de m’amener dans une école (et aussi un site de production) de thangka, ces magnifiques toiles sacrées. Je savais bien que Rahül aurait une commission si j’achetais ici. Heureusement, le manager de la boutique était une personne charmante qui m’a expliqué en long et en large la signification des thangkas sans vraiment me pousser à l’achat. C’était une discussion tellement agréable que je ne peux que recommander une visite de leur site ou mieux, de leur boutique (www.tangkashita.com). Tsonamgel, le manager, était tellement fier d’être l’objet d’un article du New York Times qu’il m’a donné une copie de l’article! Sans rien acheter, je suis reparti avec mon ami Rahül.

Ce dernier m’a alors invité chez lui pour boire une tasse de thé. C’était à ce moment précis que la roue de la vie s’arrêtait un moment et qu’une décision devait être prise avant de tourner à nouveau: le suivre ou non? On m’a trop souvent dit que j’étais assez taciturne et fermé, que j’avais le contact difficile. J’avais envie de me laisser tenter, qu’allais-je vraiment risquer? Oui, j’avais sur moi assez de matériel électronique pour faire vivre une famille pendant six mois en cas de recèle. J’avais encore bien plus en argent liquide disséminé dans mes différents endroits de sûreté. Mais personne ne passerait toute une journée avec moi pour me faire les poches par la suite. Rahül vivait avec sa femme et son bébé dans un bidonville en face du stupa de Bodnath dans ce qu’il appelait un ‘plastic house’ (ie. une maison qui n’est en fait qu’une toile de plastique tendue sur des morceaux de bois). J’ai décidé de le suivre.

Ma décision était sans doute influencée par l’un des pires livres que j’ai eu à lire récemment, Shantaram. En gros, c’est l’histoire plus ou moins vraie et plus ou moins romancée d’un fugitif australien qui trouve refuge à Bombay. Il se lie d’amitié avec les locaux et son guide devenu ami, Prabaker, l’emmène un peu partout et lui fait découvrir la ‘vraie’ Inde et la ‘vraie’ Bombay. J’avais l’impression d’avoir trouvé mon Prabaker, de franchir le mur entre le tourisme et le voyage. Je me suis laissé aller à faire quelque chose que bien peu de gens feraient à ma place. Advienne que pourra.

Je n’avais aucune de gêne à m’asseoir sous son toit, à dire namaste à sa femme et son bébé. Nous sommes tous humains et ni eux, ni moi, ne devons être gênés à établir le contact. J’ai bu avec Rahül un thé et nous avons discuté. Mais au fil de cette discussion, il m’a fait comprendre qu’il aurait vraiment aimé que je l’aide à acheter sa boîte à cirer les chaussures. On lui avait volé la sienne dans le bus entre l’Inde et Katmandou et il se baladait depuis avec deux pauvres brosses dans un vieux sac à dos, offrant difficilement ses services de cireur de chaussures dans la rue. Sa boîte à cirer serait sa plus belle acquisition, sa façon de faire vivre sa famille. Un autre indien est alors venu sous son toit pour me montrer une boîte qu’il voulait lui vendre. Mes derniers idéaux d’amitié et de partage se sont alors malheureusement évaporés. Soixante euros était tout ce dont Rahül avait besoin pour faire vivre sa famille. Mais je ne pouvais pas dire oui, d’abord par principe et ensuite parce que même si cette somme représente à peine un dîner à deux dans ma ville d’origine, je ne dépenserais jamais un tel montant comme simple ‘cadeau’ pour un ami que je ne connais que depuis quelques heures.

Au final, j’ai proposé à Rahül d’aller acheter avec lui quelque chose à manger pour sa famille, un sac de riz, du lait en poudre. C’était une dépense de quelques euros seulement mais je ne peux pas dire qu’elle m’ait fait plaisir. J’ai eu l’impression qu’elle m’avait été imposée même si, bien franchement, je savais que j’aurais pu dire non. Si Rahül semblait content, je savais aussi lire dans ses yeux cette honte d’avoir eu recours à un procédé un peu détourné et ainsi une certaine tristesse. Peut-être suis-je encore naïf et peut-être s’est-il empressé de retourner au magasin redonner le riz et le lait en poudre en échange d’argent sonnant. Dans tous les cas, je ne veux pas vraiment le savoir. Au final, j’ai passé une bonne journée en bonne compagnie et c’est tout ce que j’ai envie de retenir.


Responses

  1. Salut p’tit père,

    merci de nous faire partager aventures et tes impressions.
    Une petite désillusion, mais une belle expérience en fait. Même à l’autre bout du monde l’être humain ne change pas, sa plus grande préoccupation, c’est qu’il faut vivre ou plutôt survivre, même si des fois il faut savoir mettre sa fierté de coté…

    à bientôt

    Eric

  2. C’est vraiment sympathique ces petits résumés, et je m’empresserai de les lires chacun que tu écriras avec intérêt !
    Bon courage pour tes prochaines aventures ^^.

  3. Merci pour ce récit détaillé et pour l’introspection passionnante. On voyage dans la tête grâce à toi !

  4. Salut Richard!

    Vraiment très agréable de te lire! Même si la fin de ta journée a été un peu ternie, c’est quand même une bien belle journée que tu as vécu! 🙂
    Vivement la suite de ton voyage!

  5. Sans doute que le plus beau présent que tu as pu faire à Rahül est justement d’avoir partagé son histoire à d’autres. L’espace d’un instant, il sort de son anonymat et devient un personnage d’un récit au milieu de la blogosphère. C’est un cadeau peut-être plus précieux qu’une boîte à cirer les souliers…

    Tiens, hier soir, je suis tombé sur une phrase au milieu de mes lectures qui m’a fait penser à toi : « La quête, c’est la tentative de découvrir le monde ; l’odyssée, c’est la tentative de rentrer chez soi. »

    Bon périple !


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