
Une journée au Kawah Ijen
À la pointe est de Java, à l’écart des grands axes qui sillonnent l’île, des hommes travaillent au fond d’un volcan. Ils descendent chaque jour dans les entrailles de la Terre, véritable porte des enfers, pour en ramener le souffre qui s’y trouve. Un travail éreintant, dangereux, exécuté dans des conditions épouvantables. Les gaz toxiques s’échappent en permanence de la soufrière, le sentier est par endroit escarpé. Un changement soudain dans a direction du vent peut faire descendre un nuage de gaz sur les parois du volcan et envelopper ainsi ces porteurs qui, bien souvent, n’ont même pas un simple mouchoir pour protéger leurs voies respiratoires. C’est le Kawah Ijen, le volcan d’Indonésie que l’on visite non pas pour sa beauté naturelle, même si le cadre est splendide, mais pour le côté humain, pour voir ces hommes courageux à l’œuvre, pour comprendre ce que la peur du chômage et la nécessité de gagner sa vie peuvent entraîner. C’était ma dernière vraie aventure en Asie, ma dernière étape un peu à l’écart des sentiers battus. C’était une autre journée qui me laissera des souvenirs intenses, un des moments forts de ce voyage.
Notre petit groupe se composait de quatre personnes. Avec Manuela, avec qui je voyageais depuis Lombok, nous avions rencontré Babette et Luc, un couple de français en voyage dans le pays. À la suite d’âpres négociations avec le représentant de l’office du tourisme, nous nous étions mis d’accord sur une expédition matinale au Kawah Ijen, à bord d’un véhicule tout terrain pouvant passer à travers la route complètement brisée qui menait à la base du volcan. Il est en effet difficile d’accéder à Paltuding, le village le plus près du sentier, à partir de la côte est de Java. C’était un peu plus cher mais tant pis, cela évitait un autre périple en bus local autour des montagnes. Le départ était fixé à 5h du matin pour un début de montée vers 7h.

Au fond du cratère, on respire mieux
Le sentier qui mène au sommet du cratère est loin de ressembler à celui du Inerie à Florès ou même à celui, très balisé, du Rinjani. Des centaines d’hommes et un bon nombre de touristes l’empruntent chaque jour; il est donc large et sa surface est stable. Déjà à cette heure matinale, des hommes en descendent. Ils portent leurs charges sur une épaule, deux paniers pleins à craque de cette matière jaunre, le tout relié par une simple planche. Les blocs de souffre sont bien calés dans les paniers, pas question de perdre une partie de ce chargement qu’ils vont bientôt vendre. La fatigue se lit déjà sur leur visage. Ils courent littéralement vers le camp de base, parfois équipés de bottes de marche, parfois en sandalettes (les fameuses ‘flip-flops’). On les entend descendre car les paniers grincent à chaque pas, comme le bruit régulier d’un petit moteur. Certains se reposent le long du sentier, d’autres esquissent de grands sourires lorsqu’ils nous voient. Il est coutume pour les touristes de leur offrir un petit en-cas ou alors une bouteille d’eau. Ils demandent presque tous des cigarettes, comme si la fumée du volcan n’était déjà pas assez toxique pour détruire leurs poumons. Nous continuons notre ascension jusqu’au sommet, une dure montée d’environ une heure. Le sentier est très raide et on imagine à quel point il doit être difficile de porter une charge si lourde dans la descente. Mais ce n’est rien, le pire est encore à venir.
Du haut du cratère, la vue est magnifique. Un paysage de fin du monde, aride, rocailleux, et couvert d’une poudre jaune. Lorsque les cieux s’éclaircissent et que le vent pousse les gaz du volcan hors de notre vue, on aperçoit le lac aux eaux turquoises. Un contraste saisissant avec la couleur un peu terne du Kawah Ijen. Plusieurs touristes s’arrêtent là, ils ne descendront pas jusqu’au fond du cratère. Pour nous, pas question de partir sans avoir au moins essayé la descente. Au diable les guides de voyage qui stipulent qu’il est formellement interdit de descendre. Qui pourrait nous en empêcher?

Le souffre brut, sorti du volcan
Le sentier qui descend devient soudainement beaucoup plus difficile. Étroits, parfois même exigu, il demande à ce qu’on laisse la priorité aux hommes du volcan dans leurs mouvements. Il faut se coller à la paroi pour éviter le contact avec les paniers de souffre. La roche volcanique est friable et il n’est pas avisé de se tenir du côté ouvert du sentier. Deux porteurs qui ont vu en nous une source de revenu plus facile que le transport du souffre nous accompagnent. En quelque sorte, ils nous ouvrent le chemin. Ils nous suggèrent fortement de couvrir notre visage d’un tissu et de l’humecter. Les quelques touristes qui remontent du volcan nous font la même recommandation. Ils confirment que la descente en vaut la peine mais annoncent déjà que la remontée sera pénible. Leurs yeux rouges et leurs quintes de toux ne trompent pas: nous allons devoir respirer ces gaz irritants. Je me demande alors si tout cela n’est pas un peu trop téméraire. Qu’arrivera-t’il si un nuage de gaz reste sur nous, si je n’arrivais plus à respirer? Le volcan peut-il aussi être imprévisible dans ses crises soudaines? Combien d’accidents ont lieu par an dans cet endroit? Ces réflexions sont désormais inutiles: plus question de reculer, nous irons jusqu’en enfer.
À chaque fois que le vent pousse le nuage de gaz vers le sentier, nous devons nous arrêter. Les yeux piquent, la respiration est difficile. Je retire mon masque un court instant pour boire un peu d’eau et je ressens immédiatement une irritation au fond de la gorge, voire même jusque dans les bronches. Il faut attendre que le vent change de direction et que les gaz se dissipent. Cela peut sembler une éternité. Les porteurs s’arrêtent aussi dans ces moments critiques et on les entend tousser, cracher et même parfois insulter le volcan à travers la fumée épaisse. Certains font des blagues qui trouvent réponse dans l’écho des rires qui montent depuis le bas du sentier. La descente se fera lentement, très lentement.
Arrivés au fond du cratère, le spectacle est fantastique. Les eaux du lacs sont si belles que l’on voudrait s’y baigner, si ce n’est qu’elles sont terriblement acides et en permanente ébullition. Ils devient plus facile de respirer car les gaz s’échappent depuis les tuyaux posés un peu en amont. C’est là que le travail d’extraction se fait. Des hommes y restent toute la journée à sortir le souffre et à le charger dans les paniers. Nous ne comprenons pas vraiment pourquoi les tuyaux canalisent la fumée et comment se forme les blocs de souffre, certains parfois d’un jaune particulièrement éclatant. Aucun porteur ne parle anglais et aucun guide n’est disponible. Nous ne pouvons qu’observer ces hommes enfoncer leurs mains dans cette plaie du volcan et en retirer cette matière étrange. Nous restons perplexes mais fascinés.
La remontée sera, comme prévue, pénible. Il faudra s’arrêter très souvent pour éviter de s’exténuer et être ainsi forcé de respirer plus rapidement. Le retour au sommet du cratère sera une véritable libération et le moment de contempler une dernière fois ce spectacle unique, le Kawah Ijen et ses hommes. Nous distribuerons nos derniers petits cadeaux lors du retour. Une petite barre de chocolat par ci, un petit en-cas par là. Cette fois-ci, nous avons compris à quel point ce travail est peut-être un des plus durs du monde. Nous avons aussi compris toute la souffrance que ces hommes doivent endurer pour quelques dollars par jour. Deux fois par jour, tous les jours, ils descendent et remonte dans le Kawah Ijen pour gagner un salaire un peu supérieur à ce qu’ils gagneraient pour un travail dans les champs. Les porteurs gagnent en effet environ deux fois le salaire moyen d’Indonésie qui se situe à environ deux ou trois dollars par jour.. Évidemment, on ne peut que songer aux conséquences sur leur santé qu’un tel travail dans ces conditions peut engendrer. Mais pour ces hommes, ces considérations ne sont pas à l’ordre du jour. Ils retourneront à nouveau dans le volcan demain et y verront passer d’autres touristes avec le même regard compatissant.

Beautée dangereuse
Pour la série complète de mes photos sur le Kawah Ijen, voir mon compte Flickr.
Cette série de photos est d’ailleurs dédiée à la mémoire de mon fidèle zoom Sigma 70-300mm que j’ai oublié à la base du volcan en prenant un café. Il aura été avec moi pendant toutes ces aventures et ses dernières images seront celles des hommes du Kawah Ijen.