
Ils ne sont plus jaunes!
Années ‘80, campagne québecoise
Chaque jour du calendrier scolaire, je prenais place à bord d’un de ces bus de couleur jaune. Une immense cage d’acier et de verre signée Blue Bird Company, assez robuste pour traverser les hivers du pays et résister aux assauts constants d’une marmaille déchaînée. Plus de deux heures par jour, presque dix pour-cent de ma vie, qui passaient ainsi sur les routes de campagne, entre mon domicile et les écoles primaire et secondaire que je fréquentais. Des heures à ne rien faire, à penser au prochain mauvais coup, à comment ridiculiser une fois de plus le pauvre chauffeur qui ne savait pas imposer le respect, ou à inventer d’autres méthodes pour taxer les friandises des plus petits avec l’aide des plus grands et des plus musclés. Des heures et des heures à être prisonnier du transport scolaire.
Tout n’était cependant pas permis dans ces bus scolaires, loin de là. Il y avait des règles, écrites ou non, à respecter telle que l’exclusivité des sièges du fond à une petite clique élitiste, à ceux et celles qui étaient habituellement les plus avancés dans leur course vers la puberté, les leaders du moment. Il était aussi formellement interdit de toucher la poignée de la sortie d’urgence, offense passible de l’ire du chauffeur qui ne tolère point ce tintement d’alarme qui résonne lorsqu’il conduit. Enfin, gare à celui qui en fera trop ou qui se mettra à dos certains gamins: le changement entre deux bus est le moment propice pour les bagarres enfantines et les règlements de compte puérils. La vie à bord du Blue Bird n’était pas toujours rose.

- Américains dans l’âme
Les divertissements étaient plutôt rares: jeux de ‘roche-papier-ciseau’, devinettes, moqueries et, merci à monsieur Sony, l’invention du walkman qui changera tout en permettant une certaine isolation face à ce tintamarre. Toutes ces heures à bord de ces bus n’ont pas vraiment laissé un souvenir agréable mais elles étaient nécessaires à l’obtention d’une éducation qui s’offrait de manière universelle en étendant sa portée au plus profond des campagnes. Les bus jaunes font partie de mon enfance, pour le meilleur et pour le pire.
2009, Amérique Centrale
Ils sont toujours là. Les vieux Blue Bird et Thomas d’autrefois ont trouvé un second souffle lors de leur passage en masse vers les pays d’Amérique Centrale. Trop vieux pour suivre les normes des commissions scolaires de l’Amérique du Nord, ils sillonnent désormais les routes du Belize jusqu’au Nicaragua comme transport de passagers, ces fameux ‘chicken buses’. Ce nom à consonance quelque peu péjorative vient du fait que ces poulaillers roulants transportent aussi bien hommes que volailles, le tout entassé dans un bric-à-brac à peine descriptible.
Certains ont pris de l’âge, avec des fenêtres qui ne tiennent plus en place et des moteurs qui crachent des nuages sombres et étouffants. Pourtant, d’autres se sont mis à la mode du ‘tuning’ et arborent couleurs vives et toute une iconographie qui va du Sauveur Jésus à l’Oncle Sam agitant son fier drapeau. Le chrome a fait son apparition au milieu des appliques de goût douteux et des enjoliveurs de dernier cri. Bichonnées avec amour, certains de ces bus sont aujourd’hui des chef-d’œuvres d’inventivité, du moins pour leur extérieur, car une fois à bord, les souvenirs de ces heures d’inconfort reviennent rapidement.
Ces vielles banquettes au rembourrage insuffisant tombent en ruines, déchirées et ne tenant plus en place. La distance entre chacune d’entre elles, qui convient certes à une clientèle de gamins d’âge scolaire, n’a pas changé. Pour des adultes, l’espace réservé aux jambes est minime. La chaleur est souvent écrasante. Ce n’est pas vraiment les retrouvailles que j’avais espérées pour ces bus de mon enfance et pourtant, j’ai adoré mes kilomètres parcourus en Amérique Centrale.

- Curieuse rencontre
La vie locale, celle que l’on désire voir par delà les endroits touristiques, est à son plus fort dans ces chicken buses vieillots. Qui ne possède pas son propre véhicule voyage évidemment à bord, des grand-mères curieuses jusqu’aux jeunes professionnels. Malheureusement, tenir une discussion avec son voisin de banquette relève de l’exploit, que ce soit en anglais, en créole ou en espagnol. En effet, tous ces bus ont perdu quelques plumes lors de leur conversion en poulailler mais ils ont, pour la plupart, gagné un système de son d’une puissance stentorienne. Les hauts-parleurs crachent aussi bien salsa que rap hispanique, aussi bien merengue que succès américains d’autres décennies. Existerait-il une règle universelle qui stipulerait qu’un voyage à bord d’un bus local ne peut se faire qu’écrasé sous les décibels, du désert indien jusqu’aux volcans du Guatemala? Le contrôleur peut s’époumoner et hurler le nom des villages que nous traversons, à moins d’être assis à l’avant du bus, nous ne pouvons l’entendre. Il faudra faire confiance aux autres passagers pour nous indiquer quand nous extirper de ce chaos ambulant.
Ce qui rend par dessus tout ces bus si pittoresques et inoubliables, sans oublier photogéniques, est encore leur décoration exhaustive, mais cette fois en leur intérieur. Pour bien tout voir, il faut s’asseoir près du chauffeur. De cette manière, il est possible de contempler l’amalgame de décorations, ces ’stickers’, qui couvrent l’avant du bus. Tout y est, de la culture traditionnelle à la pop-culture, de la religion à la tentation. Femmes de morale douteuse étendent leurs jambes interminables près du visage du Christ alors que de son côté Mickey Mouse salue bien bas un des héros de l’histoire locale. La Vierge pose un regard tendre sur Popeye qui lui n’a d’yeux que pour les hanches de Shakira. Au milieu de ce fouillis, placée sur le rétroviseur central du bus, on peut lire la parole de Dieu ou du moins un slogan qui l’interprète. Mon préféré : ‘Si ceci doit être mon dernier voyage, qu’il soit avec Dieu’. Alors que le bus dévale la route sinueuse le long des pentes du volcan, qu’il contourne à un poil près les animaux errants et qu’il suit les falaises du littoral salvadorien, on réalise que prendre place à bord d’un chicken bus, avec ses freins qui hurlent, est en fait un acte de foi (sinon de folie!). Amen.

- Tous à a bord! Même Jésus et Snoopy!
Un grand merci à Brenna pour la photo du gamin dans un bus du Nicaragua.